Je vous avais déjà raconté le début de cette histoire dans le mini-cycle NH de cette année, en prenant le point de vue des « gastronomes » (cf. le billet intitulé Une viande trop fluette). La voici en entier :

 

 

A cette époque, la division entre clans était très marquée. Ceux des huit clans du Soleil disaient à ceux des huit clans de la Lune : « vous agissez, vous agissez, c’est tout ce que vous savez faire ; il est impossible de s’entendre avec vous ». Et ceux des huit clans de la Lune disaient à ceux des huit clans du Soleil : « vous contemplez, vous contemplez, c’est tout ce que vous savez faire ; il est impossible de s’entendre avec vous ».

Pourtant, un jour, une jeune Vaduvarek et un jeune Sirmelvikcha se rencontrèrent, et décidèrent de vivre ensemble malgré la désapprobation de leurs clans ; bientôt naquit le petit Vádjouk. Ses parents lui apprirent à se débrouiller seul : se nourrir en chassant, cueillant, pêchant, se protéger du froid et des prédateurs… Ils lui fabriquèrent un pendentif en bois, représentant un serpent ailé à tête de cheval, symbole des deux clans réunis.

Mais un jour, alors que Vádjouk avait seize ans, ses parents disparurent. Vádjouk les chercha dans tous les endroits qu’il connaissait, mais ne les trouva pas. Il décida de se rendre au village des Vaduvarek : personne n’avait vu ses parents. Il décida de se rendre au village des Sirmelvikcha : personne n’avait vu ses parents. Il alla ainsi de clan en clan, mais personne ne les avait vus, nulle part. Cependant, un tóngoï lui dit qu’il les avait vus disparaître dans les brumes du Fleuve : jamais il ne les retrouverait ; il devait intégrer l’un des clans. Toutefois, aucun clan ne l’accepta : ceux du Soleil ne voulaient pas de lui parce qu’il était en partie d’un clan de la Lune, et ceux de la Lune ne voulaient pas de lui parce qu’il était en partie d’un clan du Soleil : Vádjouk devait se débrouiller tout seul, mais il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent…

Il se rendit alors près du Fleuve. Là, son écharpe glissa au sol ; il s’arrêta de marcher pour la ramasser, et entendit alors un doux chant sans parole. Il ferma les yeux pour mieux entendre ce chant qui semblait l’appeler. Bientôt bercé par le chant mélodieux, Vádjouk se mit à chanter lui aussi ; ses pieds le menèrent sur l’eau du Fleuve, et il glissa doucement sur l’eau, bien qu’il n’y eût pas de glace. Il ne tarda pas à atteindre une île verdoyante : c’est de là que provenait le chant.

Vádjouk ouvrit les yeux, et ne vit d’abord que l’herbe haute, puis son regard se posa sur deux jeunes femmes d’une taille impressionnante ; l’une, de la couleur de la Lune, lui souriait, l’autre, de la couleur du Soleil, chantait cette douce et suave mélodie qui avait attiré Vádjouk jusque là. Leurs longs cheveux, leurs longs bras, leurs longues jambes dansaient devant les yeux du jeune homme, qui timidement s’approcha. La jeune femme qui chantait lui prit doucement la main pour l’inciter à s’approcher davantage, puis ses longs doigts entourèrent les poignets trop maigres de Vádjouk, d’abord légèrement, puis de plus en plus fort. Celle qui ne chantait pas brandit un sabre ; Vádjouk aperçut alors que les dents des deux jeunes femmes étaient pointues et rougies de sang, et que l’herbe était jonchée d’os humains. Ses mains étaient si menues qu’il aurait pu les glisser entre les doigts de la jeune femme couleur du Soleil ; toutefois il ne bougea pas : la jeune femme couleur de la Lune pouvait bien lui trancher le cou, peu lui importait. Il admira comment quelqu’un de la Lune et quelqu’un du Soleil l’avaient fait naître, et comment il mourrait de la même façon. Il les regarda dans les yeux, attendant le coup qui pourtant ne vint jamais.

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La jeune femme couleur de la Lune avait abaissé son sabre ; la jeune femme couleur du Soleil avait relâché son étreinte ; toutes deux fixaient Vádjouk. Jamais une proie aussi maigre n’avait atteint leur île. Il n’y avait rien à manger sur ce jeune homme pâle aux joues creuses. Ce dernier venait de reconnaître les Mévloutchinai, les deux Terribles Sœurs nées des mains coupées de l’Ourse Bleue métamorphosées par la Lune et le Soleil, les Terribles Mévloutchinai qui se nourrissaient exclusivement de chair humaine. Il ferma les yeux, prêt à avoir la tête tranchée, mais les Mévloutchinai n’étaient pas décidées. Suvimga lui demanda qui il était ; il ouvrit doucement les yeux, et répondit : « mon nom est Vádjouk. Je suis du clan Vaduvarek par ma mère et Sirmelvikcha par mon père, comme le montre mon pendentif : un serpent ailé à tête de cheval. J’ai seize ans, bientôt dix-sept. » Otchyslo était effarée par sa maigreur : Vádjouk expliqua qu’il n’avait rien mangé depuis plusieurs jours, que la nourriture manquait, et qu’il se retrouvait tout seul, exclu par tous. Les Mévloutchinai ne dirent rien pendant quelques insants, observant très attentivement ce malheureux jeune homme ; puis Suvimga lui proposa de rester sur leur île. Otchyslo se montra réticente, puis s’amadoua quand Vádjouk dit qu’il savait se débrouiller tout seul : « je mangerai des poissons que je pêcherai dans le Fleuve, ou les gros oiseaux que j’arrive à attraper, et du miel et de l’herbe ; vous n’aurez pas à me nourrir, je ne prendrai pas beaucoup de place, je ne vous gênerai pas beaucoup… »

Et c’est ainsi que Vádjouk resta sur l’île des deux Terribles Mévloutchinai. Plus il les regardait, plus il les connaissait, et moins il les trouvait « terribles » : elles étaient belles, douces, étonnamment sensibles une fois le ventre plein. Il aimait écouter leur chant qui ne s’arrêtait jamais, il aimait démêler leurs longs cheveux, il aimait se blottir contre elles pour se réchauffer…

Et un jour, quatre enfants naquirent en même temps : Pyvlaï et Tchoukhna, fils et fille de Vádjouk et de Suvimga, Lýhatyi et Toulgaï, fille et fils de Vádjouk et d’Otchyslo. Ces enfants étaient faibles, trop faibles pour survivre. Aucun aliment ne les avait renforcé, pas même l’eau du Fleuve. Les Mévloutchinai attiraient déjà leur prochain repas sur leur île, sans se préoccuper des petits. Vádjouk, qui ne regardaient jamais les Mévloutchinai manger, s’approcha pourtant de ce repas-là, prit un peu de sang, et en donna à boire à chacun des enfants, qui aussitôt reprirent des forces. C’est alors que, du Fleuve, retentit la forte voix cristalline de l’Ourse Bleue : « tu as fait exactement ce qu’il fallait faire, Vádjouk, c’est ce qui leur permettra de vivre ». Les enfants grandirent rapidement, nourris de ce qu’il y avait sur l’île, de l’eau du Fleuve, et de l’indispensable sang humain ; quand personne n’avait atteint l’île pour y servir de repas aux Mévloutchinai et à leurs enfants, Vádjouk s’entaillait légèrement le cou, et ses enfants buvaient un peu de son sang.

Mais un soir, on entendit de nouveau la voix de l’Ourse Bleue : « tu t’affaiblis, Vádjouk, et la prochaine fois que tu t’entailleras le cou sera la dernière ; les enfants ne pourront pas rester sur l’île, ils devront rejoindre les Humains ; s’ils veulent vivre, ils devront continuer de boire ce qui les maintient en vie, mais ne devront jamais le prendre de force ».

A l’aube, le jour de ses trente-deux ans, Vádjouk s’entailla le cou pour la dernière fois. Les Mévloutchinai s’arrêtèrent de chanter ; elles et les enfants portèrent le corps de Vádjouk dans le Fleuve. Une vague, bouillonnante, frémissante, s’éleva et l’emporta…