Voici un conte créé par Milenko et moi, inspiré de la mythologie Ouvaga en ce qui concerne le personnage de Tumlik Limézinaïtchiouk.

 

 

Un jour, un jeune homme blessé, que personne ne connaissait, arriva à pieds dans un shtetl shouva. Il était étrange, tout vêtu de noir, avec des longs cheveux sombres comme la Nuit, une peau de nuage et des yeux étincelants comme le Soleil. Il fut recueilli et soigné par la famille de Nacha. Une fois guéri, pour remercier ceux qui l’avaient aidé, il donna à Nacha un violon. Mais pas un violon ordinaire dans un étui ordinaire : l’étui était rouge, orné d’une rose blanche, grise et noire entourée de deux mains noires, fermé par quatre serrures dont la clé pendait au bout d’une fine chaîne ; le violon était de bois rouge, ses cordes avaient la teinte de la Lune, et il y avait deux archets : l’un de bois rouge comme le violon, et l’autre noir.

 

« Ce violon te sauvera la vie, à toi, tes enfants, tes petits-enfants, et tes arrière-petits-enfants. Joue avec l’archet rouge, et personne ne pourra rivaliser avec toi… Si tu es en danger, prends l’archet noir, ferme les yeux, et laisse tes mains aller seules. Une fois le premier coup d’archet donné, rouvre les yeux et fixe le visage de ton ennemi, sans craindre ce qui arrivera. »

 

L’homme partit, et plus personne ne le revit. Les années passèrent. Nacha transmit le secret de son violon à son fils Mirko, qui le transmit à sa fille Dvora, qui le transmit à son fils Olek. Personne n’avait jusqu’alors utilisé l’archet noir, mais tout le monde admirait comment Nacha jouait et avait transmis ce don.

 

Pourtant, la deuxième guerre mondiale éclata, et Olek, qui venait de fêter ses quinze ans, se retrouva enfermé dans le ghetto. Un jour, alors qu’il rentrait chez lui après être allé jouer de la musique dans la rue, il fut témoin d’une scène qui le glaça : un SS avait ordonné à une violoniste de jouer, avant de la massacrer par surprise. Pétrifié, Olek ne vit pas s’approcher le SS, dont la voix murmura rapidement à ses oreilles, lui ordonnant de jouer à son tour. Lentement, les mains tremblantes de rage et de peur, Olek prit la clé qu’il portait autour de son cou, déverrouilla les quatre serrures de l’étui, remit la clé autour de son cou, s’empara doucement du violon, s’apprêta à prendre l’archet rouge comme d’habitude, avant de finalement choisir l’archet noir. Il ferma les yeux, prit une grande respiration, donna le premier coup d’archet, ouvrit les yeux, fixa le visage du SS, et commença à jouer un air qu’il ne connaissait pas, que personne n’avait jamais entendu, à la fois grinçant et lancinant, un air mélodieusement crissant et envoutant, qui semblait s’enrouler et se dérouler, de plus en plus vite… Le SS tournait autour d’Olek, peut-être prêt à le tuer, mais Olek ne quittait pas son regard des yeux. Le vent faisait voler les mèches des cheveux de l’arrière-petit-fils de Nacha, qui maintenant ne ressentait plus aucune peur. Puis les nuages s’écartèrent, laissant apparaître le Soleil. Alors, le SS écarquilla les yeux, comme en proie à la folie, poussa un hurlement de terreur, s’empara de son arme et se tua alors que l’archet noir produisait la dernière note.

 

D’un recoin sortit un jeune homme aux longs cheveux noirs, à la peau blanche et aux yeux brillants. Il s’approcha d’Olek, et lui dit : « Je suis Tumlik Limézinaïtchiouk, fils de Limézinaï. Ton arrière-grand-mère m’avait sauvé la vie ; je lui avais offert mon violon, en espérant lui rendre la pareille un jour. C’est désormais chose faite… Tu n’as plus rien à craindre ; je vais veiller sur toi, et rien ne pourra t’arriver de fâcheux.»

 

La guerre se poursuivit, et en effet rien n’arriva à Olek. Tumlik l’accompagnait toujours secrètement, lui indiquant où aller, lui conseillant de sortir ou de ne pas sortir, ou le protégeant de son manteau pour le rendre invisible. Personne d’autre qu’Olek ne pouvait le voir, l’entendre ou lui parler.

 

Cependant, lorsque la guerre prit fin, Olek ne retrouva pas l’étui à violon, ni le violon, ni les deux archets. Il ne s’en était pourtant jamais séparé, allant même jusqu'à l’utiliser comme oreiller pour être sûr qu’on ne le lui volât pas… Que faire ? Et comment l’annoncer à Tumlik ?

 

Il n’eut toutefois pas à le faire. Tumlik se tenait devant lui, l’étui à la main. « C’est la dernière fois que tu me vois, lui dit-il, car tu n’es plus en danger, et tu n’auras plus besoin de mon violon. Essaie de ne pas m’oublier ; c’est à cause des gens que j’aide et qui m’oublient ensuite que je suis blessé, c’est une douleur insupportable qui pourrait me terrasser… Au revoir, Olek. »

 

Tumlik serra Olek contre lui, puis s’éloigna. Olek le suivit des yeux jusqu’à ce que Tumlik ne fût plus qu’un petit point au loin. Jamais Tumlik ne fut blessé à cause d’Olek.

 

tumlik