Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis la remontée forcée d'Eugène. Elle s'était d'abord isolée, dépitée, puis avait repris le chemin de l'université où elle donnait des cours. Elle avait relaté l'expérience désastreuse sur son blog, et avait reçu nombre de messages de soutiens, notamment de la part de femmes victimes comme elle du machisme.

Mais très vite, certaines mauvaises langues s'étaient exprimées dans les media. "On peut douter de ses réelles compétences ; si elle a été remontée avant les autres, ce n'est pas par hasard." pouvait-on entendre. "La place d'une femme n'est pas en bas à forer, mais à la surface, car une femme n'est pas assez forte et solide pour tenir une telle place." pouvait-on lire. Un arrogant professeur imbu de lui-même, collègue d'Eugène, avait été invité lors d'un journal télévisé pour s'expliquer sur l'expédition. On lui avait posé la question que tout le monde se posait : pourquoi avoir remonté Eugène avant les autres ? Ce dernier avait remis en cause les capacités physiques et intellectuelles d’Eugène, ainsi que ses facultés de discernement. Il avait en outre émis l’hypothèse d’un choix effectué non en fonction d’éléments solides scientifiquement, mais plutôt d’une promotion canapé.

Eugène avait répliqué en des termes très clairs, très explicites et sans langue de bois : « Il sait où il peut se la mettre, sa promotion canapé ! Mes facultés de discernement ? Certes, sur ce coup-là je n’en ai pas eu, j’aurais dû me douter que j’étais entourée de cons et que lui était le connard en chef ! Mes capacités intellectuelles, je les ai prouvées en menant à bien trois thèses en même temps dans des domaines différents ; quant à mes capacités physiques, qu’il ose donc m’affronter en face, mon poing se fera un plaisir d’épouser sa tronche ! »

Toutefois, comme le professeur arrogant était membre éminent de l’université et ami d’instances puissantes, il eut gain de cause, et Eugène vit son contrat prendre fin. Il y eut des contestations, des pétitions, des manifestations, mais rien n’y fit. On menaça les étudiants de les saquer s’ils prenaient fait et cause pour Eugène, on menaça les autres professeurs et secrétaires de licenciement, et pour finir il y eut des intimidations beaucoup plus musclées. Certains reçurent des lettres inquiétantes, d’autres furent agressés, tabassés ; l’appartement d’Eugène fut cambriolé : on lui avait volé un très ancien collier dans les tons verts, en perle, nacre et fil de lin. Quand elle avait porté plainte, on l’avait envoyée promener. Face à tout cela, Eugène avait fini par se retirer loin de l’agitation, à la campagne, chez Félix, son meilleur ami.