Un élève m’a demandé : « jusqu’à combien d’heures ça peut durer, un DS ? ». Je lui ai répondu que tout dépendait du niveau et de la matière, et que j’avais déjà fait des DS de 5 heures. « 5 heures ??? Mais qu’est-ce qu’on peut bien faire pendant 5 heures ??? » m’a-t-il demandé, les yeux ronds. Mais on ne les voit pas passer, ces cinq heures… En tout cas, je ne lui ai pas raconté ce qui va suivre.

Un peu inspirant DS de philo en khâgne !

C’était lors de ma seconde khâgne. Les DS de 5 heures, hors période de concours blanc, avaient lieu le samedi matin de 7h30 à 12h30 (le lycée fermait à treize heures pile, d’où cet horaire très matinal). J’avais passé une plutôt mauvaise nuit à cause d’un épouvantable mal de dos, et quand mon réveil a sonné à 5h30, si quelqu’un avait été près de moi à ce moment-là, il aurait pu entendre ceci : « Grmgngmhh ! » Je me lève de mauvaise grâce, et marche au radar jusqu’à la salle de bain. Une bonne douche froide pour tenter de me réveiller, puis je m’habille et je vais déjeuner. Mes parents se sont levés aussi (je n’avais pas le permis à l’époque). On me demande comment je vais. Je réponds un truc qui devait ressembler à peu près à ça : « Rmrtroptôtrgmnménerve ». Le grognement ressemble presque à une voix humaine, mais c’est après mon petit déjeuner que je répète de façon plus audible cette fois : « il est trop tôt, ça m’énerve ! ».

Un brossage de dents, des chaussures lacées et une sieste en voiture d’une heure et demie plus tard, je commence à penser au DS de philo qui va venir, mais surtout au match de l’après-midi (Tournoi oblige !). Je vois mes collègues tout aussi réveillés que moi. Et pour accéder à la salle, il faut grimper les marches. 17 par demi-pallier, sans compter celles du perron. 6X17= 102. Je m’appuie contre le mur pour tendre un peu mon dos et roupiller, puis il est l’heure. C’est mademoiselle M qui va nous surveiller. Nous nous installons dans la salle. Je pose sur ma table tout ce dont je vais avoir besoin pour ces cinq heures : des copies-doubles, ma trousse, du brouillon, une bouteille d’eau, de quoi manger, mes lunettes.

Mademoiselle M écrit le sujet au tableau (sujet que j’ai complètement oublié, d’ailleurs !). Je regarde le tableau d’un air mi effaré, mi hébété, comme si les mots allaient me donner une indication sur le DS à venir, puis je prépare ma copie : mon nom, mon prénom, la classe, la date, la matière, le sujet, deux traits délimitant la place –assez généreuse- réservée à la note et aux observations. J’écris de nouveau le sujet, au brouillon, cette fois, puis je commence à l’analyser. Rien ne vient. Je me fais mes repères-horaires (cinq petites horloges rondes divisées en douze sections, je consulte ma montre pour noircir le temps déjà écoulé). Je regarde ce que j’ai écrit. Les lignes flottent. Ou du moins c’est l’impression qu’elles me donnent. Je bois un coup, étire mes bras (en prenant soin de ne pas assommer mes voisins), puis trouve quelque chose. Aaaah, quand même ! Vite, j’écris ; ensuite je commence à percevoir une ébauche de fil conducteur entre tout ce que j’ai trouvé. Mais alors la source se tarit, et j’ai de plus en plus sommeil. Je noircis le temps écoulé, pose mes lunettes, croise les bras, et m’évade de là pendant près d’une heure et demie…

Je me réveille tout doucement, frotte mes yeux, mange un peu, bois un coup, et me remets au boulot. Il me reste trois heures. J’ai eu raison de dormir : j’ai trouvé une problématique et deux parties ! Je commence à écrire au propre. Mais le tout me semble bancal : il me manque une partie, quelque chose que je n’ai pas dit mais que je sens, là, tout près… Une vague idée philosophique sort de la nébuleuse du néant et éclaire faiblement ma pensée. Je relève ma tête de ma copie et regarde devant moi pour tenter de la rendre plus nette, et là, c’est la catastrophe : mes yeux tombent sur mademoiselle M qui se cure le nez et colle sa récolte sous le bureau ; image si insoutenable pour ma pauvre petite idée philosophique qu’elle s’éteint toute raide. Nooooon ! Je demande à sortir. Je dévale l’escalier-colimaçon en ferraille, je vais aux toilettes, je me lave les mains en pestant contre les personnes qui se curent le nez en public, mais cela ne suffit pas à me calmer. Je vais donc dehors, par la petite porte de derrière près des salles de mi-étages (je fus très surprise d’apprendre par la suite que j’étais presque la seule de la classe à la connaître ; alors que moi, dès mon premier jour, je l’avais repérée !), pousse un cri de bête fauve, et je remonte en classe.

Jamais je ne pus réanimer l’idée philosophique assassinée par mademoiselle M. Je trouvai quelque chose pour finir, mais cela ne me plut qu’à moitié. Ce fut pourtant ma meilleure copie de philo de la saison 2002-2003, même si je sais que j’aurais pu avoir plus si on avait laissé vivre la pauvre idée disparue…