Cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu un nouveau traité philosophique. Après de multiples réclamations et sur une suggestion de Szlávik, voici donc, préparé en août dernier, le

Traité de l’Ennui

en 10 questions assommantes.

 

1°) Qu’est-ce que l’ennui ?

L’ennui est généralement défini comme un sentiment de lassitude profonde face à quelque chose, comme un embêtement.

 

2°) Y a-t-il plusieurs types d’ennui ?

Oui. On parle d’ennui (souvent au pluriel, d’ailleurs : les ennuis) pour désigner des problèmes (avoir des ennuis = avoir des problèmes). On dit aussi ennui pour désigner ce sentiment de lassitude, de non-envie de faire quoi que ce soit, de ras-le-bol. En ce qui concerne le ras-le-bol, il faut faire attention à ne pas confonde l’ennui, sentiment lancinant et progressif qui s’insinue sournoisement, et la colère, beaucoup plus explosive. Le ton employé n’est pas le même et donne donc une bonne indication sur le sentiment ressenti : « pfff, j’en ai ras-le-bol… » dit sur un ton lent manifeste l’ennui, alors que « j’en ai ras-le-bol, ho ! » dit tout-à-coup, rapidement et en élevant la voix manifeste la colère.

On dit aussi s’ennuyer de quelque chose ou de quelqu’un pour dire qu’on voudrait être en présence de cette chose ou de cette personne.

 

3°) Qui s’ennuie ?

Tout le monde est touché, à un moment donné, par l’ennui, sous une forme ou une autre.

 

4°) Quels sont les mots dérivés et synonymes de l’ennui ?

Il y a les mots de la même famille : ennuyer (embêter quelqu’un), s’ennuyer (s’embêter), ennuyeux, ennuyant…

Et les synonymes, de divers registres de langage (par exemple, pour le verbe (s’)ennuyer) : importuner, assommer (au sens figuré du terme), se faire chier, s’emmerder, agacer, briser menu, se languir…

 

5°) Peut-on mesurer l’ennui ?

Oui, et chacun a sa propre échelle de mesure. Voici la mienne :

Ÿ   niveau 0 : je suis occupée à faire ce que je veux, ce qui me plait, me passionne au point de choisir de ne pas faire autre chose en même temps.

Ÿ   niveau 1 : je suis occupée à faire ce que je veux, ce qui me plait, me passionne, mais je fais aussi quelque chose en même temps pour avoir une petite distraction.

Ÿ   niveau 2 : je suis occupée à faire ce que je veux, ce qui me plait sans pour autant me passionner.

Ÿ   niveau 3 : je suis occupée à faire ce que je dois faire, mais qui me plait (préparer mes cours, par exemple).

Ÿ   niveau 4 : je suis occupée à faire ce que je dois faire, mais qui m’embête un peu (des corrections, des démarches administratives, …

Ÿ   niveau 5 : je suis occupée à faire quelque chose pour tuer le temps, tout en écoutant la radio ou en regardant la télé : c’est juste histoire de ne pas rester inactive.

Ÿ   niveau 6 : je suis chez moi et je dors (ou je somnole) parce que je ne sais pas quoi faire d’autre.

Ÿ   niveau 7 : je suis chez moi et je marche de long en large d’un pas lent et en pensant à tout un tas de trucs

Ÿ   niveau 8 : je suis chez moi, assise sur mon lit ou sur une chaise, le regard perdu dans le vague, et je ne sais pas quoi faire.

Ÿ   niveau 9 : je suis chez moi, et je n’ai envie de rien faire, lasse avant même d’avoir commencé de songer à faire quelque chose.

Ÿ   niveau 10 : je ne suis pas chez moi (donc je ne peux même pas me lever pour danser ou chanter), je suis dans un lieu public (une salle d’attente, même si je trouve toujours à faire quelque chose pour éviter de m’ennuyer : lire, écrire, crayonner… sauf quand j’ai oublié livre, papier, crayon et que ce qui est donné à lire ne m’intéresse absolument pas) ou privé (lors d’un repas de famille, par exemple, même si je m’y ennuie beaucoup moins qu’avant).

 

6°) L’ennui peut-il avoir des côtés positifs ?

Parfois, l’ennui peut paradoxalement stimuler le cerveau. En effet, quand on s’ennuie, on cherche à tuer cet ennui, et il arrive que certaines idées naissent de l’ennui. Par exemple, si je ne m’étais pas ennuyée lors de certains cours, je n’aurais jamais éprouvé l’irrésistible besoin de dessiner dans la marge ou d’inventer des histoires ou de mettre mes rêves par écrit… Comment ça, il aurait mieux valu que je ne m’ennuyasse pas ?!

 

7°) L’ennui est-il dangereux ?

Quand l’ennui tend au désœuvrement, oui.

 

8°) Peut-on guérir de l’ennui ?

Bien sûr ; il suffit de trouver quelque chose d’intéressant à faire !^^

 

9°) L’ennui a-t-il sa place dans l’Art ?

Oui. Il y a par exemple la chanson de Thomas Dutronc « On ne sait plus s’ennuyer » (dans l’album Silence On Tourne, On Tourne En Rond) ou encore le refrain de la chanson d’Oldelaf « Vendredi » (dans l’album Le Monde est beau) : « J’m’ennuie, j’me sens tout chose, j’m’ennuie, je m’ankylose, j’m’ennuie, c’est la névrose, j’m’ennuie… ». Dans Les Aristochats, il y a dans la chanson « Tout le monde veut devenir un cat » les paroles suivantes « oui c’est pire que l’ennui ».

Il y a aussi l’expression de certains personnages représentés (portraits ou autres tableaux) : ils ont vraiment l’air de se faire ch…

Il y a aussi, même si ce n’était peut-être pas volontaire, certaines mises en scène théâtrales qui, sous prétexte d’épurer à tout prix, en sont venues à rendre des pièces trépidantes d’un ennui profond (mais peut-être qu’ainsi l’imagination est stimulée, car le spectateur pense à autre chose (à la mise en scène et à l’interprétation qu’il donnerait de la pièce, par exemple).

 

10°) L’auteur de ce traité s’ennuie-t-elle ?

Surement, sinon pourquoi aurait-elle cherché à tuer le temps en pondant cet ennuyeux traité pour tenter de tromper son ennui ?

 

Anne-Hui de Laon