Voici l’histoire de Noir-Nuage. Toute ressemblance avec des personnages d’un célèbre conte serait totalement fortuite.

 

Il était une fois un roi et une reine qui se désolait de ne pas avoir d’enfant. Une fin d’après-midi d’été, alors qu’un orage faisait rage, la reine observait le parc du château d’un air absent. Une fenêtre s’ouvrit dans un grand coup de vent, et son collier de perles glissa à terre. Elle le ramassa machinalement, tout occupée à ses pensées. Le roi accourut, referma la fenêtre, et dit à la reine : « Ah, si seulement nous avions un enfant aussi noir que ce nuage, avec des dents aussi blanches que ces perles, et des yeux aussi verts que les feuilles des arbres… » Neuf mois plus tard naissait le petit Noir-Nuage.

Noir-Nuage grandit. Il était magnifique, avec une peau noire comme les nuages d’orage, de jolies dents blanches comme des perles, et de très beaux yeux d’un vert de feuillage. Tout le monde était heureux, mais un jour on ramena de la chasse le corps sans vie du roi. Noir-Nuage était encore trop jeune pour gouverner avec sa mère, et les conseillers décidèrent que la reine ne pouvait rester à gouverner seule : elle devait se remarier au plus vite. Par chance, un prince des alentours se présenta très vite : le mariage eut lieu, et le royaume s’agrandit.

Quand Noir-Nuage eut treize ans, le nouveau roi le fit appeler. « Ne pourrais-tu pas te rendre dans la forêt pour rapporter des écailles de dragon ? Cela prouverait ton courage et ta bravoure. »

Noir-Nuage se précipita aussitôt dans la forêt, trouva la mue d’un dragon, et la rapporta au roi. Ce dernier le félicita, puis se retira dans ses appartements. Il ôta une toile noire d’un grand cadre, dévoilant un magnifique miroir. « Miroir, qui est l’homme le plus beau, le plus brave et le plus courageux du royaume ? » « C’est vous, majesté, » répondit le miroir.

Quand Noir-Nuage eut quatorze ans, le roi le fit appeler. « Ne pourrais-tu pas te rendre aux confins du royaume pour signer le traité de paix avec nos terribles voisins les Géants ? Cela prouverait ton courage et ta bravoure. »

Noir-Nuage se mit en route aussitôt. Il trouva les Géants, qui étaient bien trop occupés à se partager leur propre royaume pour s’occuper des terres de leurs voisins, qui n’étaient rien que des forêts inutiles. Ils signèrent le traité sans même le lire, et Noir-Nuage le rapporta au roi. Ce dernier le félicita, puis se retira dans ses appartements. Il ôta la toile noire de son miroir. « Miroir, qui est l’homme le plus beau, le plus brave et le plus courageux du royaume ? » « C’est vous, majesté, » répondit le miroir.

Quand Noir-Nuage eut quinze ans, le roi le fit appeler. « La reine est mal en point. Ne pourrais-tu pas aller voir la sorcière de la montagne pour lui subtiliser un remède ? Cela prouverait ton amour filial, ton courage et ta bravoure. »

Noir-Nuage ne perdit pas un instant et chevaucha jusqu’à la montagne. Il l’escalada, et finit par trouver la demeure de la sorcière. Il entra : personne. Il inspecta les nombreuses étagères garnies d’innombrables fioles : laquelle prendre ? La porte grinça, et la sorcière se dressa devant lui. « Tu voulais me voler », tonna – t- elle. « C’est pour ma mère, la reine : elle est mal en point, et il lui faut un remède. » La sorcière s’adoucit, prit une petite fiole rouge et la lui tendit : « dans ce cas, prends celui-ci. C’est une panacée, cela la guérira à coup sûr ! » Noir-Nuage redescendit la montagne aussi vite qu’il le put, chevaucha à toute vitesse, et rapporta le remède au roi, qui lui dit : « Hélas, tu n’as pas été assez rapide ; la reine est morte en fin de matinée. » Puis il se retira dans ses appartements. Il ôta la toile noire de son miroir. « Miroir, qui est l’homme le plus beau, le plus brave et le plus courageux du royaume ? » « C’est vous, majesté, » répondit le miroir, « toutefois Noir-Nuage devient plus beau, plus brave et plus courageux chaque jour ». Le roi enragea : « tout ce que je craignais depuis le début ! Mais maintenant que la reine est morte, je peux me débarrasser du prince en toute liberté ! »

Le lendemain de l’enterrement de la reine, le roi fit appeler ses quatre meilleurs soldats : « emmenez Noir-Nuage dans la forêt, tuez-le, et rapportez-moi son cœur ! » Les soldats emmenèrent Noir-Nuage dans la forêt, mais par fidélité envers la reine et l’ancien roi, refusèrent de le tuer. « Fuis, lui dirent-ils, et cache-toi bien du roi ! ». Noir-Nuage courut à travers les bois, et ne s’arrêta qu’à la tombée de la nuit. Où s’abriter ? Il aperçut alors une lueur au loin. Il s’approcha : une petite maison se trouvait au milieu d’une clairière. Il frappa, appela : personne. Il ouvrit la porte avec précaution, entra, et découvrit une table avec sept petites assiettes et sept petites chaises. Il avait terriblement faim, et ses yeux se posèrent sur le plat de viande rouge qui se tenait au milieu de la table. Il dévora tout d’un trait. Un escalier menait à l’étage. Noir-Nuage monta, et découvrit une chambre avec sept petits lits, sur lesquels étaient inscrits des noms : Gloutonne, Tranchante, Narreuse, Gourmette, Vorace, Oiselette et Affamée. Il trouva ces noms étranges, mais était tellement fatigué qu’il s’allongea en travers sur les sept lits et s’endormit.

Le lendemain matin, les sept petites filles qui vivaient dans la maison rentrèrent chez elles.

« Quelqu’un est entré ici ! dit l’une.

- Et ce quelqu’un a mangé toute la nourriture ! s’exclama une autre.

- Regardez : il y a des traces de pas vers les escaliers.

- Suivons-les ! »

Les sept petites filles, couteau brandi, montèrent les escaliers à pas de loup. La première ouvrit la porte.

« Miam miam ! C’est bien la première fois que la nourriture vient d’elle-même dormir dans le garde-manger !

Regardez donc comme il est beau…

Et fort…

Il pourrait nous servir de grand frère ? »

Noir-Nuage se réveilla, et vit sept petites têtes penchées sur lui. C’était des petites filles qui ne ressemblait pas à toutes les petites filles : leurs dents étaient pointues, leurs cheveux emmêlés, leurs yeux avides, leurs couteaux ensanglantés : des petites ogresses ! Il se redressa, mais les gamines lui souriaient gentiment.

« Reste, et sois notre grand frère ! Tu t’occuperas de la maison pendant que nous irons chasser. Nous ne te mangerons pas.

Pas tout de suite, du moins, ajouta l’une d’elle d’une petite voix malicieuse en souriant de toutes ses dents.

Et c’est ainsi que Noir-Nuage resta avec les petites ogresses. Affamée avait toujours faim. Gloutonne mangeait tout ce qu’elle pouvait. Vorace se précipitait sur les plats, soigneusement préparés par Gourmette et découpés au cordeau par Tranchante, avant tout le monde. Narreuse s’inquiétait toujours de la provenance des aliments, Oiselette ne mangeait pas grand-chose. Tous étaient très heureux…

Au bout d’un an, pourtant, le roi, qui avait mangé ce qu’il avait cru être le cœur de Noir-Nuage, entendit deux courtisans parler d’un soldat qui connaissait un chasseur qui avait pour cousin un garde-forestier qui avait vu passer entre les branches épaisses des arbres sept petites filles accompagnées d’un jeune homme à la peau noire. Un affreux doute le prit, et il se retira dans ses appartements consulter son miroir magique. « Miroir, qui est l’homme le plus beau, le plus brave et le plus courageux du royaume ? » « Le plus courageux, le plus brave et le plus bel homme du royaume se nomme Noir-Nuage », répondit le miroir. Le roi entra dans une colère épouvantable, et brisa le miroir. Il ne pensa plus qu’à une seule chose : tuer Noir-Nuage. Et plus question de confier cette tâche à autrui : il résoudrait ce problème lui-même.

Il se déguisa en mendiant et se rendit dans la forêt. Il trouva la maison dans la clairière et frappa à la porte. Noir-Nuage ouvrit.

« Je suis pauvre, j’ai faim, j’ai froid. Pourrais-tu me laisser entrer un peu, pour que je mange et que je me réchauffe ? »

Noir-Nuage laissa entrer le roi, l’invita à s’installer près du feu et lui proposa à manger. Au moment où le roi s’apprêtait à sortir son épée, les petites ogresses arrivèrent. Le roi ne voulut pas les affronter : elles étaient effrayantes ! Il remercia Noir-Nuage pour son hospitalité, et regagna le château, dépité.

Les jours suivants, il se rendit en douce dans la forêt et repéra les allées et venues de Noir-Nuage et des petites ogresses. Il fallait absolument éviter les petites filles.

Quelques jours plus tard, le roi se déguisa en vieille femme et se rendit dans la forêt. Il savait que les ogresses ne rentreraient pas avant le lendemain matin. Il frappa à la porte. Noir-Nuage ouvrit.

« Je suis pauvre, j’ai faim, j’ai froid. Pourrais-tu me laisser entrer un peu, pour que je mange et que je me réchauffe ? »

Noir-Nuage laissa entrer le roi, l’invita à s’installer près du feu et lui proposa à manger. Au moment où le roi s’apprêtait à sortir son épée, la porte s’ouvrit à toute volée, et les ogresses rentrèrent. « Nous avons eu beaucoup de chance ! Pas besoin de passer la nuit à chasser, nous avons déjà trouvé tout ce qu’il nous faut ! » Le roi remercia Noir-Nuage pour son hospitalité, et regagna le château, déconfit : il n’y arriverait donc jamais ?!

Quelques jours plus tard, le roi décida de ruser. Il devait attirer Noir-Nuage hors de la maison, mais comment ? Il se rendit chez la sorcière de la montagne. Cette dernière ne voulut pas le recevoir. « Je vois ce que tu cherches à faire. Passe ton chemin, je ne serai pas ta complice ! » A peine la sorcière avait-elle prononcé ces mots que le roi la transperça de son épée. Il entra dans sa cabane, et compulsa son grimoire. Ça y était, il venait de trouver la solution. Il éclata de rire, et se mit à préparer deux potions très spéciales.

Ses « petites sœurs » étaient parties chasser, et Noir-Nuage était seul dans la maison. Il s’ennuyait un peu, accoudé à la fenêtre, quand il vit passer entre les arbres une très belle jeune fille aux longs cheveux blonds presque blancs. Il sortit de la maison et l’appela. La jeune fille se retourna et lui sourit.

« Tu es très beau, lui dit-elle. As-tu faim ? Tiens, voici une pomme venue de mes vergers. Goûte-là ! »

Noir-Nuage prit la brillante pomme rouge que lui tendait la jeune fille, et croqua goulûment dedans. Aussitôt, ses yeux s’écarquillèrent, son souffle devint court, l’air lui manqua, et il s’écroula au sol, étouffé. La jeune fille éclata de rire, le rire se fit plus grave, et elle prit sa forme réelle : le roi. Il avait enfin réussi à se débarrasser de Noir-Nuage ! Au moment où il s’apprêtait à ramasser le corps pour le rapporter au château, il entendit les petites ogresses arriver et s’enfuit.

Dans un grand cri de colère et de détresse, les sept petites filles se précipitèrent sur le corps de Noir-Nuage. Aucune d’entre elles ne songea un seul instant à en faire un repas : ce n’était plus de la viande ; c’était leur ami, leur « grand frère »… Elles le portèrent sur l’amas de pierre derrière la maison. Qu’il était beau ! La neige se mit à tomber et recouvrit entièrement le corps du jeune homme.

A la fin de l’hiver, alors que les petites filles étaient assises autour des pierres qu’elles avaient surnommées « pierres de Noir-Nuage sous la neige blanche », un cavalier blessé arriva dans la clairière. Son cheval désorienté le laissa tomber près de la maison avant de s’engouffrer dans la forêt. Les petites filles accoururent : de la nourriture ou un autre ami ? Elles le retournèrent : une femme ! Elles lui ôtèrent son casque, d’où s’échappèrent de longs cheveux châtain auburn, la portèrent dans leur maison, la soignèrent. Très vite, la jeune femme put sortir de la maison. La neige avait fondu, découvrant le corps de Noir-Nuage, qui était toujours aussi beau. Les petites filles l’avaient suivie, et lui demandèrent qui elle était.

« Je suis Cerise, princesse héritière du royaume d’à côté. J’ai été blessée par le roi  d’ici; il me veut pour reine, mes parents ont donné leur accord pour des raisons stratégiques et politiques, et moi, je me suis enfuie. Sans vouloir vous vexer, il est hors de question que j’épouse votre roi !

- Ce n’est pas notre roi ! s’écrièrent férocement les fillettes. Nous n’avons pas de roi : nous sommes des filles de la forêt, nous sommes libres !

- Jusqu’à ce jour ! s’exclama une voix forte.

Le roi venait de surgir dans la clairière, accompagné de ses troupes. Aussitôt, les fillettes brandirent leur couteau, et Cerise son épée. Les soldats du roi ne pouvaient se battre contre des enfants, aussi rebroussèrent-ils chemin. Mais le roi, après les avoir traité de pleutres, de lâches et de poltrons, ne leur emboîta pas le pas, et fondit plutôt sur Cerise, qui bondit vers les pierres sur lesquelles reposait Noir-Nuage. Ils se battirent rageusement toute la journée, sous les cris des fillettes qui encourageaient Cerise et insultaient le roi. La nuit tomba, et le combat se poursuivit. Le jour se levait. Cerise était sur le point de succomber ; menacée par l’épée du roi, elle recula vers les pierres. Plus possible de faire le moindre pas. Elle tressaillit, dérangea les pierres. Le corps de Noir-Nuage roula au sol, longuement, sous les yeux des combattants et des fillettes. Le morceau de pomme qui étouffait le jeune homme s’échappa de sa gorge ; Noir-Nuage toussa et frémit. Le roi brandit son épée, prêt à lui trancher la tête, mais Cerise lui transperça le cœur.

Noir-Nuage ouvrit les yeux, et vit penchées vers lui les sept têtes ébouriffées des petites ogresses, et une huitième tête qu’il ne connaissait pas mais qu’il trouva merveilleuse : des cheveux châtain auburn auxquels le soleil levant donnait des reflets roux et cuivrés, un teint de bois clair, des yeux noirs de geai, une bouche cerise… Cerise : elle n’avait pas dit son nom, mais il le connaissait. La jeune femme prononça son nom : « Noir-Nuage ». Il ne lui avait pas dit son nom, les fillettes ne l’avaient pas évoqué, mais elle le connaissait. Elle l’aida à se lever, il pensa ses blessures, et quelques jours plus tard on annonça le mariage de la princesse Cerise avec le jeune roi Noir-Nuage. Les sept petites ogresses furent invitées à la noce, mais elles préférèrent ne pas y aller pour ne pas être considérées comme des sujets. Alors, Noir-Nuage et Cerise se rendirent à la maison de la forêt, pour fêter l’événement avec leurs amies des bois…