Voici un rêve que j’ai fait il y a un peu plus d’un an.

 

J’étais partie faire des courses à Fismes. Alors que j’arrivais vers les magasins, je vis des installations que je n’avais jamais vues auparavant : un alignement de plusieurs énormes poulies et tuyaux qui s’enfonçaient dans la terre, et qui tournaient sans arrêt, actionnées toutes les secondes. Je garai la voiture sous les arbres, comme d’habitude, et me dirigeai vers les installations. On me refoula fermement, malgré mes vives protestations. Je fis mes courses distraitement, intriguée par les engins. J’allai à la mairie pour tenter d’en savoir plus, mais sans succès car elle était fermée. Un coup de téléphone de mes parents me fit oublier les installations, et je rentrai à la maison. J’allumai la télé, comme tous les soirs, et l’information sur laquelle je tombai me glaça le sang : il s’agissait de l’incendie d’une tour à Ushuaïa où des lycéens français avaient été péri : des élèves d’une classe de terminale dont j’étais la professeur de français !

Quelques jours plus tard, au lycée, tout le monde ne parlait plus que de la fin tragique des T-log. Une cérémonie avait eu lieu ; des images de la tour en flamme figuraient un peu partout. Comme à chaque début de cours avec les élèves de seconde, on fit un point actualité, et immanquablement l’incendie arriva en tête des événements marquants de la semaine. L’un des élèves prit son smartphone pour sortir les images de l’incendie, et là… « Attends un peu, montre moi ça de plus près ! » Sur les images, quelque chose avait éveillé ma curiosité, mais je ne parvenais pas à saisir pleinement ce que c’était. Une chose était sure : l’incendie n’avait rien d’accidentel…

Je décidai d’en savoir davantage. Mon contrat avec ce lycée se terminait à la fin du mois, ce qui me laissait donc le temps de me rendre en Argentine pour éclaircir l’affaire. J’intégrais donc l’équipe scientifique chargée d’enquêter sur l’incendie. Les autres membres de l’équipe demeuraient méfiants envers mes capacités. Il était vrai que ma seule légitimité dans cette équipe était d’avoir été professeur de ces pauvres T-log. Au bout de deux semaines, les éléments réunis demeuraient minces, et l’équipe, faute de mieux, se décida enfin à suivre l’hypothèse que j’avais émise : toute l’affaire avait un rapport avec l’Océan.

Nous étions dans une vaste piscine d’entraînement juste au bord de l’océan : elle servait à la fois aux nageurs et aux bateaux. Les lieux semblaient avoir été abandonnés à la hâte. Les lumières étaient allumées mais recouvertes de toiles d’araignées, l’eau n’était pas de la plus grande propreté, et les portes étaient béantes.

« Hé, il faut que vous veniez voir ça ! » interpela un membre de l’équipe depuis la passerelle surplombant la piscine.

Nous courûmes tous dans l’escalier en fer, et nous retrouvâmes face à un écran. Des images datant de la veille de l’incendie étaient diffusées en boucle. Etait-ce une fiction ? Une supercherie ? Ou un documentaire tout ce qu’il y avait de plus réel ? Des grandes vagues déferlaient, et parmi les vagues on voyait clairement une armée d’hommes des glaces et des eaux montés sur des hippocampes géants ; l’armée rejoignait un ennemi lui aussi d’eau et de glace et une lance le transperça ; l’hippocampe qui le supportait disparut dans les flots déchaînés. Nous visionnâmes les images plusieurs fois au ralenti pour les décortiquer : elles étaient authentiques… Nous avions devant les yeux une preuve de l’existence des guerres arcalysiennes, et donc des Arcalysiens eux-mêmes.

Arcalys… Depuis que j’étais petite, j’avais toujours eu l’intuition que des êtres ressemblant aux humains vivaient en Antarctique, dans une cité de glace dissimulée des convoitises. J’avais dessiné la cité, ses habitants, leurs coutumes, et j’avais imaginé tout un tas de choses sur l’histoire de ce peuple. J’avais hésité sur l’orthographe du nom : Arcalis, Arkalys, Arkalis ou Arcalys : j’avais toujours écrit ce nom en alternant ces quatre manières. Puis je m’étais fait une raison : les Arcalysiens n’existaient que dans mon imagination…

Et pourtant je les avais là, devant mes yeux ! Et je venais de comprendre ce qui m’avait paru bizarre : une ceinture de facture arcalysienne accrochée à une fenêtre. Mais c’était impossible, puisque les Arclysiens étaient trop fragiles pour vivre sur la terre ferme !

Et une lance arcalysienne était fichée dans la coque du bateau qui flottait dans le bassin d’entraînement. Nous descendîmes l’observer, nous aidant d’épais tapis en mousse pour rejoindre le bateau sans avoir à nager dans l’eau sale. A peine eussé-je posé la main sur la lance que celle-ci se mit à flamboyer d’une lumière froide, et le sas qui donnait sur l’Océan s’ouvrit. Nous grimpâmes aussitôt tous à bord du bateau, dont l’intérieur ressemblait un peu à un camping-car. L’eau nous ballotait assez rudement. Le nez collé à la fenêtre, j’observais attentivement les vagues, et bientôt je vis les deux armées arcalysiennes qui se battaient. Je fus un peu déçue, car je les avais imaginés plutôt pacifiques…

Tout à coup, le bateau fut assailli par une pluie de lances qui cognaient très fort contre les parois ; il ne tarda pas à être immobilisé, et la porte s’ouvrit violemment. Quelqu’un entra : était-ce un Arcalysien ? Il avait en tout cas un air particulièrement féroce et un sourire mauvais. Tous les membres de l’équipe s’étaient recroquevillés sur les couchettes, sauf moi, qui me tenait juste à côté de l’homme qui venait d’entrer. Je savais que pour ne pas être repérée, je devais ne laisser aucune émotion me submerger. Le nouvel arrivant s’approchait inexorablement de chaque enquêteur, lançant d’une voix rauque « œil bleu ! », ce qui signifiait qu’il ressentait leur peur. Qu’allait-il leur faire ? Etait-ce lui qui avait déclenché l’incendie ? L’homme se retourna brusquement vers moi. Quelle gourde ! J’avais laissé une émotion transparaître : je venais de ressentir de la colère…

« Œil de bronze ! lança-t-il.

― Non mais eh oh, toi-même ! répliquai-je, confondant soudain la perception arcalysienne des couleurs des émotions avec une insulte quelque peu scatologique.

― Non, je me suis trompé : œil vert. Je sens une grande rage en toi. Et aussi une grande curiosité. Ainsi qu’autre chose que je n’arrive pas à identifier, quelque chose de beaucoup plus enfoui et de beaucoup plus proche.

― C’est-à-dire ? » m’enquis-je.

L’homme ne répondit pas, mais nous toisa un moment, avant de dire : « c’est bon, je vous laisse la vie sauve, à une seule condition : vous ne révélerez pas ce que vous avez découvert. Nous le saurons si vous le faites. »

― Mais il n’y a rien à révéler, de toute façon ! répliquai-je.

― Nous nous sommes compris, alors.

― Et les T.log ? C’est parce qu’ils avaient découvert quelque chose et qu’ils ont voulu le faire savoir que vous les avez tués ?

― J’ignore de quoi il est question, mais ce qui est sûr, c’est que jamais je ne me suis mêlé des affaires de l’autre côté. Alors, j’ai votre parole ? A chacun d’entre vous ?

― Evidemment ! »

Les autres acquiescèrent d’un mouvement de tête apeuré. Tout en discutant avec cet être étrange, je m’étais arrangée pour me retrouver face à la porte. Nous étions en mer, près d’une île sur laquelle se dressaient exactement les mêmes installations bizarres qu’à Fismes…

Et là je me suis réveillée, et j'attends toujours la suite !